Guillaume Apollinaire
Juillet 1914 : Apollinaire en escapade à Deauville
Fondée en 1860, Deauville connait en 1912 une spectaculaire renaissance avec l’inauguration de l’Hôtel Normandy et du nouveau casino, équipé d’une salle de concerts et d’un ravissant théâtre à l’Italienne inauguré par les Ballets russes. Deauville s’impose dès lors comme le lieu où les artistes et les amateurs de spectacles et de musique se déplacent l’été. Comœdia, célèbre magazine artistique de l’époque missionne, en juillet 1914, Guillaume Apollinaire, critique d’art reconnu, pour couvrir la troisième grande saison culturelle de Deauville.
En juillet 1914, Guillaume Apollinaire accepte la proposition du journal Comoedia. Il doit couvrir la saison culturelle de Deauville et sera accompagné, dans son reportage, par le peintre et caricaturiste André Rouveyre, chargé de restituer par des croquis, les atmosphères et la vitalité artistique de l’été Deauvillais.
C’est avec « La petite auto » de Rouveyre qu’ils se rendent tous deux de Paris à Deauville. A l’arrière du véhicule, le peintre emporte dans ses bagages trois crapauds, surnommés Do Di Dé. Il les a ramenés de Vittel, d’où ils lui ont été offerts par une très jolie femme « …sa petite maîtresse qu’il aime à la folie. » écrira Apollinaire. Pour ces crapauds Apollinaire et Rouveyre vont devoir procéder chaque jour à la collecte de mouches.
Les saisons
C’était un temps béni nous étions sur les plages
Va t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau
Et vite comme va la langue d’un crapaud
L’amour blessait au cœur les fous comme les sages (…)
Guillaume Apollinaire, Calligrammes © Gallimard 1925
Arrivés à Deauville, le 25 juillet, ils prennent pension à l’Hôtel de l’Europe, à l’entrée de la ville (cet hôtel existe toujours et s’appelle aujourd‘hui Hôtel Continental). Les salons de l’hôtel sont transformés en salle de cours et certaines chambres ont été louées par l’Alliance Française qui y accueille de jeunes étrangères venues à Deauville perfectionner leur apprentissage du français. Apollinaire et Rouveyre ne sont pas insensibles au charme de ces jeunes filles :
« On revient vers 5 heures. Casino. L’or est rare. Rue Gontaut-Biron, Baccara, flirt avec la petite polonaise de l’hôtel. »
Guillaume Apollinaire, Souvenirs de la grande Guerre
Apollinaire, s’inscrit aux tables de jeux, arpente la plage et s’attarde à la terrasse de La Potinière. Le Café où tout le monde se montre et se retrouve en s’attablant sur sa terrasse située sur l’esplanade du casino. C’est le lieu où, souligne le chroniqueur Michel-Georges Michel « l’on passe son temps à saluer le midi, les gens qu’on a quitté la veille. ».
L’œil à l’affut Apollinaire assiste et commente des scènes étonnantes :
« Le 31 au matin, un nègre merveilleux vêtu d’une simarre de couleurs changeantes, bleu argenté et rose aurore parcourut à bicyclette les rues de Deauville. Nous le vîmes qui se dirigeait vers la plage, parcourait la rue Gontaut-Biron. Il atteignit enfin la mer où il nous semblait qu’il s’enfonçait. Bientôt nous ne vîmes plus que le turban vert d’eau qui se confondit avec l’onde amère ».
Lucide le poète a aussi le sens des réalités :
« On se plaint du renchérissement de la vie à Paris. A Deauville, cette année- et cela dure peut-être encore,- on payait cinq francs la boite de Pall-Mall. Dans le restaurants :couvert trois francs, hors d’œuvre cinq francs, le plat du jour, dix francs, la bouteille de cidre, dix francs…Si bien qu’en ne faisant pas de folies on ne pouvait guère manger à moins de quarante francs par tête au déjeuner le midi et un diner très simple ne revenait pas moins de soixante francs. Il parait qu’au demeurant la cuisine était bonne. A ce prix.. »
Le 31 juillet la mobilisation générale est proclamée. Apolinaire et Rouveyre décident alors de rentrer au plus vite sur Paris. Ils partent de nuit et à l’issue d’un voyage épique, ponctué de crevaisons, rejoignent Paris au petit matin. Avant de se séparer, pour sceller leur nouvelle amitié ils se rendent dans une boutique où l’on enregistre de brefs films sur le principe des cabines photos automatique. C’est grâce à ce film, (aujourd’hui visible sur internet) que l’on conserve les visages animés et souriants d’Apollinaire et Rouveyre de retour de Deauville.
Dans son Apollinaire par lui –même (Editions du Seuil, 1954) Pascal Pia résume et commente ce séjour interrompu: « … la guerre, avec qui ni Comoedia ni ses envoyés spéciaux n’avaient compté, allait en un instant mettre fin à ces paisibles travaux.. A cet égard, ( Apollinaire) a exprimé son sentiment de la façon la plus nette dans son poème de La Petite Auto, -celle où Rouveyre lui avait fait prendre place pour rentrer à Paris durant la dernière nuit de juillet1914. (…) Sans aller jusqu’à soutenir qu’au moment de quitter Deauville, Apollinaire ait eu la prescience des événements qui allaient suivre, on ne peut lui marchander le mérite d’avoir reconnu que la guerre qui s’engageait provoquerait une mutation universelle » :
La petite auto
Le 31 du mois d’Août 1914
Je partis de Deauville un peu avant minuit
Dans la petite auto de Rouveyre
Avec son chauffeur nous étions trois
Nous dîmes adieu à toute une époque
Des géants furieux se dressaient sur l’Europe
Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil
Les poissons voraces montaient des abîmes
Les peuples accourraient pour se connaître à fond
Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures
(…)
Et quand après avoir passé l’après-midi
Par Fontainebleau
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître.
Guillaume Apollinaire Calligrammes © Gallimard 1925
Ce séjour interrompu par la déclaration de guerre, aura durer une semaine. Il en reste des correspondances, un poème-dessin adressée à une amie avec une voile à l’horizon, plusieurs poèmes repris dans Calligrammes et surtout une amitié durable scellée à Deauville avec le peintre André Rouveyre.
A MON CHER ANDRE ROUVEYRE
A Deauville André nous omîmes
De nous tutoyer tous les deux
Maintenant que je suis à Nîmes
Enfin tu me dis tu C’est mieux
Guillaume Apollinaire, poèmes épistolaires © Gallimard
Tous les détails sur le séjour à Deauville et le retour à Paris le 31 juillet sont développés dans un texte rédigé le 5 octobre 1914 et publié sous le titre curieux de Souvenirs de la grande guerre (qui n’en était qu’à son commencement), mais également dans La Fête manquée, chronique rédigée pour Comœdia le 1er août 1914, mais publiée seulement le 1er août 1920. Ce dernier texte est réutilisé par Apollinaire au début d’un roman en projet, La Femme blanche des Hohenzollern.Autant de pages méconnues de l’œuvre de Guillaume Apollinaire, qui témoignent de ce bref, mais symbolique passage du poète en Normandie. Ultime incursion du poète dans les rituels de la villégiature avant que la guerre n’en fasse un soldat engagé dans l’armée française en décembre 1914…Poète et soldat, Guillaume Apollinaire meurt de la grippe espagnole le 9 novembre 1918, à 38 ans, 2 jours avant l’armistice.
Philippe Normand
Bibliographie :
Comœdia, 1er août 1920.
(voir Pléiade, Prose I, p. 1442, note 1 p. 913).
André Rouveyre, Souvenirs de mon commerce, Crès, 1921, p. 118.
Apollinaire, Gallimard, 1945.
Guillaume Apollinaire Souvenirs de la grande guerre. À Montpellier,
Bibliothèque artistique & littéraire, l’an MCMLXXX.
Apollinaire, La fête manquée ou le miracle de la mobilisation, in La femme blanche des Hohenzollern, La Pleïade, Œuvres en prose I, p. 913 et suivantes.
Claude Debon Calligrammes dans tous ses états, éditions Calliopées, 2008
(Merci à Claude Debon, professeure émérite à l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III de m’avoir révélé cet épisode oublié de l’histoire littéraire normande .Ph N.)
ÉVÉNEMENTS À VENIR
du vendredi 07 octobre 2011 au vendredi 25 mai 2012
PROGRAMME CULTUREL 11/12
du dimanche 08 janvier au lundi 31 décembre 2012
EN 2012, LUCIEN BARRIÈRE HÔTELS ET CASINOS FÊTE SON CENTENAIRE !
du vendredi 13 avril au samedi 30 juin 2012
EXPOSITION "LA ROSE BLEUE"
du vendredi 20 avril au lundi 15 octobre 2012
EXPOSITION DE PLEIN AIR : "DEAUVILLE ET LE CINÉMA"
du samedi 12 mai au dimanche 26 août 2012
EXPOSITION AU HAVRE : "UNE MER D’ARGENT, LES ARTS DE LA TABLE À BORD DES PAQUEBOTS"
Dans le cadre de "Le Havre un été passionnément France" et "Deauville passionnément Normandie"
du samedi 12 mai au dimanche 23 septembre 2012
EXPOSITION AU HAVRE : "FRANCE, LE ROMAN D’UNE VILLE, LE HAVRE"
Dans le cadre de "Le Havre un été passionnément France" et "Deauville passionnément Normandie"













