ET VOUS » LES HOMMES ET LES FEMMES

Rudolf Noureev

Août 1961, Noureev, danseur étoile, au sommet de son art enthousiasme le public de Deauville lors de l’un de ses tout premiers galas en Europe. Trente ans plus tard, en septembre 1991, lors du festival du cinéma Américain, c’est le même Rudolf Noureev malade, qui réserve à Deauville l’une de ses dernières apparitions publiques. Il n’a plus la force de danser et dirige comme chef d’orchestre, l’Orchestre Régional de Basse-Normandie.

Le 16 juin 1961, en pleine guerre froide, quelques semaines après le triomphe de Gagarine dans l’espace, la tournée française du Ballet du Kirov s’achève par son embarquement à l’aéroport du Bourget. Au moment où la compagnie s’engage dans le couloir d’accès à l’avion, Rudolf Noureev, son danseur étoile fausse compagnie à son escorte, franchit la douane et demande l’asile politique. Huit jours plus tard, il est engagé par les Ballets du Marquis de Cuevas, la célèbre compagnie de ballet qui donne, depuis 1948, dix galas chaque été, au théâtre du casino de Deauville.

Moins de deux mois après ce coup d’éclat qui fait la une des tous les journaux, le samedi 12 août 1961, Rudolf Noureev et Rosella Hightower, danseuse étoile des Ballets Cuévas, triomphent sur la scène du Salon des Ambassadeurs du casino de Deauville, dans le duo de Don Quichotte, chorégraphie de Marius Petipa. La soirée est un dîner de gala du journal le Figaro, au profit « des bourses d’étudiants » . Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud sont dans la salle. Trente ans plus tard, le 7 septembre 1991, lors du Festival du Cinéma américain 1991, le compositeur Michel Legrand organise une soirée de gala, un dîner de bienfaisance, au profit de la fondation Weizmann, afin de recueillir des fonds pour la lutte contre le cancer. Les  billets d’entrée sont à 1 500 F. Le compositeur des Parapluies de Cherbourg, dirige ce soir là la création d’une nouvelle oeuvre, et, pour la première partie, a confié la baguette de chef d’orchestre à Rudolf Noureev. L’Orchestre et Noureev sont sur la même scène du Salon des Ambassadeurs, où, en août 1961, il avait dansé avec Rosella Hightower.

Un an auparavant, il a dansé pour la dernière fois Le Chant d’un compagnon errant, au Palais Garnier. Depuis, il se consacre à la direction  d’orchestre en luttant avec courage contre le sida. Ce soir là, il dirige Apollon Musagète, une oeuvre de Stravinsky créée pour les Ballets russes et chorégraphié par Georges Balanchine. Il vient de diriger l’oeuvre en Autriche – et quelques musiciens de Vienne sont venus renforcer l’Orchestre régional. La composition de Stravinsky lui est familière et il l’a dansé en 1988 sur la scène de l’Opéra Garnier. La présence de Noureev à Deauville est un événement, amplifié par la présence, a ce concert de John Travolta et de sa nouvelle épouse. A l’issue de la répétition, une nuée de photographes et de caméras de télévision se ruent dans la salle, allant jusqu’à  s’asseoir sur les genoux des musiciens pour saisir le regard de Noureev. Diminué par la maladie, Noureev marche avec une canne. Le concert est particulièrement émouvant. A l’issue de celui-ci, il demande à Francine Trachier, premier violon de l’orchestre régional, « Comment-trouvez vous que je dirige ? ». Très impressionnée par le charisme extraordinaire de l’artiste, la violoniste le rassure en lui confirmant qu’il a une bonne idée musicale de l’oeuvre. Elle garde pour elle que la gestuelle  manque de précision. Vingt ans après cette rencontre avec un artiste de légende demeure un moment magique, inoubliable, mais surtout triste, car l’issue de la maladie de Noureev ne fait plus mystère. Un an après, le 8 octobre 1992 Rudolf Noureev réserve à l’Opéra Garnier sa dernière apparition publique. Il décède 3 mois plus  tard, à Paris, le 6 janvier 1993, à l’âge de 54 ans.

Philippe Normand

(Photo : 12 août 1961 : Dans le Salon des Ambassadeurs, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault félicitent Rudolf Noureev à l’issue de son premier gala à Deauville.)


Merci à Yves Aublet, historien et collectionneur qui m’a évoqué le premier la venue de Noureev à Deauville.
Merci à Francine Trachier , premier violon de l’Orchestre régional de Basse Normandie pour son aide et son émouvant témoignage.